Faire travailler les élèves à l’école
Sept clés pour enseigner autrement
 

 

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Alors que tant d’enseignants sont perplexes, fatigués, désorientés, démobilisés, malheureux, sans que personne ne s’en inquiète vraiment, Sylvain Grandserre et Laurent Lescouarch se sont mobilisés pour leur offrir un hymne à la joie pédagogique. Le cadeau sera salutaire pour tous ceux qui doutent, qui cherchent, qui veulent, qui résistent. Il ne s’agit pas de roman, de rêve, de contestation, de polémique. Il s’agit de donner des clés pour être heureux dans sa vie professionnelle, pour trouver des solutions aux problèmes concrets qui se posent au quotidien dans les classes tout en participant à la construction de l’avenir, malgré un contexte hostile où le déni de la pédagogie fait des ravages


Oui, les enseignants vont mal depuis longtemps et plus particulièrement depuis 2007. Il a fallu qu’ils digèrent l’affirmation lancinante que tout ce qu’ils ont tenté de faire à la demande des ministères successifs de droite et de gauche durant plus de trente ans est nul et qu’ils ont eu tort de vouloir changer ou d’avoir obéi. Il faut qu’ils supportent l’accroissement de tâches administratives formelles (enquêtes, comptes-rendus, tableaux et statistiques), la multiplication de réunions sans intérêt où ils s’ennuient sans oser le dire, le développement d’une évaluationnite dont ils ne perçoivent pas le sens, la focalisation sur le soutien faisant passer au second plan la question des pratiques pendant le temps scolaire normal, le renforcement de l’autoritarisme, la culpabilisation permanente. Beaucoup sont tentés par le renoncement, sachant qu’il est beaucoup plus facile de faire l’école comme au temps de grand-père, et on peut les comprendre. Quelques uns résistent ouvertement au prix de lourds sacrifices et de condamnations choquantes. D’autres résistent en silence : forme de résistance passive que certains maîtrisent avec un art consommé sans prendre le moindre risque. D’autres recherchent les meilleures voies pour ne pas se laisser détruire, en faisant de la pédagogie.

 
Il a toujours été possible d’interpréter les textes, de les détourner, de les contourner. La plupart des textes officiels, comme les rapports de l’inspection générale, pouvaient être lus soit avec un regard conservateur soit avec un regard progressiste. La liberté pédagogique, sans être inscrite dans la loi, permettait des avancées, des recherches, des progrès. Depuis qu’elle est inscrite dans la loi, elle est devenue impossible, moins en raison des contrôles et des pressions qu’en raison de la disparition de la pédagogie. La liberté pédagogique n’a pas de sens quand il n’y a plus de pédagogie. L’administratisation du fonctionnement de l’école tue le plaisir d’enseigner.


Dans ce contexte difficile, inquiétant pour l’avenir de l’école, démoralisant pour les enseignants, sont proposées des pistes concrètes, des solutions réalistes, des ouvertures, éclairées par le regard de Laurent Lescouarch, le chercheur. Mais le praticien, Sylvain Grandserre, qui sait particulièrement de quoi il parle, contrairement à tant de pseudos spécialistes qui n’ont jamais mis les pieds dans une classe depuis qu’ils ont quitté l’école, est aussi un chercheur dans la mesure où, dans l’école moderne, tout enseignant est à la fois concepteur, metteur en œuvre et chercheur analysant ses pratiques. On voudrait aujourd’hui faire des enseignants – et de leur encadrement – des exécutants dociles appliquant des recettes qui ont fait dans le passé la preuve de leur inefficacité. Il est possible de faire autrement et de s’enthousiasmer encore.


Sept clés pour ouvrir des portes sur l’essentiel sous un titre qui est à lui seul tout un programme : faire travailler les élèves à l’école ! La formule rappelle inévitablement l’interpellation bien connue mais oubliée par certains : le maître enseigne, certes, mais les élèves apprennent-ils ? Et comment ?


• Quelle place laisser aux enfants dans la classe ?
• Comment penser les apprentissages scolaires ?
• Comment organiser le travail ?
• Comment évaluer en tenant compte des difficultés ?
• Différencier pour que chacun ait une tâche en fonction de ses besoins
• Comment faire de la classe un lieu de socialisation démocratique ?
• Les acteurs extérieurs : partenaires ou concurrents ?


Chacune des clés apporte des savoirs professionnels fondés sur l’expérience, des réflexions qui donnent du sens à l’action et des idées à utiliser en les adaptant à son propre contexte. Au moment où la formation continue, une des plus grandes conquêtes des enseignants du premier degré est en voie de disparition, où elle est remplacée par de l’animation pédagogique programmée pour justifier l’abandon de la formation, pour remplir des cases dans des emplois du temps, pour sauver les apparences, ce livre est un formidable outil de formation personnelle, une formation proche de la recherche action qui ne s’éloigne jamais des réalités et d’une volonté de progrès.


Dans sa présentation, Philippe Meirieu souligne :
« N’en déplaise aux spécialistes des « y a qu’à », tout enseignant sait bien que les apprentissages ne se décrètent pas. Et quoi qu’en pensent les technocrates, on n’éradiquera pas l’échec scolaire en multipliant les prothèses de toutes sortes après la classe, sans toucher à l’organisation même de cette dernière.


Les pédagogues, en dépit des anathèmes et des malentendus, ne sont pas des doux rêveurs ayant abdiqué leur autorité et renoncé à transmettre des savoirs. Ils témoignent, au contraire, d’une inlassable obstination dans ce domaine. Articulant avec inventivité, la volonté d’instruire et celle de former à la liberté. »


Jean Houssaye, professeur à l’université de Rouen, signe une préface importante dans laquelle ont trouvera de nombreuses convergences, notamment dans l’analyse de l’histoire contemporaine de l’école, avec mon livre « Pour une école du futur ». Il y déclare que Sylvain Grandserre et Laurent Lescouarch sont des sages. « Des sages qui offrent la confiance ». Comme il a raison. Et comme il a raison d’opposer comme il le fait le progressisme pédagogique au « progressisme administratif » qu’il écrit entre guillemets, ce faux progressisme dissimulé par des oripeaux technicistes :
« Ce qui est induit, c’est une éducation à l’efficacité sociale qui, en tant que processus éducatif, est mécanique, aliénante et monotone, avec un programme ennuyeux et une pédagogie décourageante, et qui, en tant que fonction sociale, est froidement utilitariste et socialement reproductrice. »


Malgré un contexte durement réactionnaire, les auteurs prouvent qu’il est possible d’enseigner autrement, de donner aux enfants le bonheur d’apprendre et aux enseignants le bonheur d’enseigner.


Cet hymne à la joie pédagogique, très inspiré par le mouvement Freinet, est vraiment un cadeau pour ceux qui souffrent dans leur classe mais qui espèrent encore

 

SOURCE : Pierre FRACKOWIAK (30-09-2009)