Savoirs et réseaux
Se relier, apprendre, essayer

 

 

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On ne peut rester ni indemne ni indifférent à la lecture de ce beau livre de Claire et Marc Heber Suffrin.
On ne peut rester indemne car, sans en avoir fait un objectif, sans le vouloir, sans engager la moindre polémique et le moindre procès, les auteurs nous culpabilisent, nous déstabilisent, en nous conduisant à nous interroger sur les raisons qui font que des propositions et projets aussi simples, logiques, mobilisateurs, que ceux qu’ils décrivent ne sont pas encore généralisés, recommandés, soutenus dans les institutions et dans la société. Ils bousculent tellement de nos certitudes, ils relativisent tellement de nos convictions, ils mettent en cause indirectement tellement de pratiques qui semblaient indiscutables, universelles et éternelles, ils interpellent si fortement les systèmes qui se sont figés faute des ruptures et des vraies réformes qui auraient été nécessaires, ils soulignent tellement, en creux, la pauvreté des mesurettes prises depuis un certain nombre d’années dans le domaine de l’éducation, qu’ils éclairent notre responsabilité individuelle et collective, provoquent ou renforcent des prises de conscience salutaires. En décrivant des expériences réellement mises en œuvre et en les analysant, ils posent clairement de vrais problèmes qui ne sont certes pas nouveaux, mais qui, éclairés par C. et M. Heber Suffrin prennent une nouvelle dimension et une nouvelle acuité.
On ne peut rester indifférent car l’histoire des réseaux et les comptes rendus de leurs travaux forcent l’attention et le respect. La mobilisation bénévole spontanée, le volontarisme pédagogique et social, l’intelligence collective exploitée, la générosité de ce qu’il faut bien appeler des militants, leur modestie et leur sens de la mesure créent ou renforcent la confiance en l’homme et en ses capacités d’apprendre pour lui-même et aux autres. Dans un monde où le règne des experts tend à s’imposer face à une démocratie participative qui peine à se construire faute de préparation en amont et d’engagement, où les idées de fatalité de l’échec et celle de déterminisme social ressurgissent et se répandent insidieusement, le « yes, we can » éducatif se traduit concrètement chaque jour avec détermination et fait renaître l’espoir. Les doutes, les fragilités, les faiblesses ne sont pas cachés. Pas de triomphalisme. Pas de nouveau dogmatisme.
Même si l’ouvrage ne traite pas spécifiquement de l’école, faisant le pari d’une conception globale de l’éducation, intégrant les formations formelles et informelles, il l’interpelle tant sur le plan des pratiques pédagogiques (l’importance de l’apprentissage par les pairs, des échanges élève / élèves, etc) que sur le plan des contenus et des programmes (sens des apprentissages, prise en compte des savoirs et des compétences acquises hors l’école). Les enseignants auront beaucoup de pistes à explorer, de transferts à imaginer, d’exemples à transposer à la fois au niveau de leurs pratiques en classe, au niveau des coopérations avec leurs collègues et au niveau des relations avec les familles.
Ce livre est « fabuleux » au sens évoqué par Bachelard, cité en préface : « Pour affronter la navigation, il faut des intérêts fondamentaux. Or les véritables intérêts sont des intérêts chimériques. Ce sont les intérêts qu’on rêve, ce ne sont pas les intérêts qu’on calcule. Ce sont les intérêts fabuleux. ». Il est « fabuleux » également au sens de Shakespeare qui soulignait : « Ils ont échoué parce qu’ils n’avaient pas commencé par le rêve », au sens des philosophes, sociologues et pédagogues progressistes qui affirment l’importance de l’utopie comme moteur de l’action et de la vie.
Les réseaux d’échanges réciproques des savoirs organisent des systèmes de formation pour que chacun soit, autant qu’il le souhaite, offreur et demandeur de savoirs, enseignant et apprenant. De quoi ? Clarinette, histoire précolombienne, repassage, langage des sourds et muets, cuisine thaïlandaise ou philosophie des sciences, aquarelle ou savoirs en écologie, mathématiques et bricolage. Aucun domaine n’est exclu. Les projets s’adressent aux adultes mais l’idée peut parfaitement être transposée aux élèves dans le domaine des savoirs scolaires mais aussi, hors temps scolaire, dans le domaine des savoirs, de plus en plus importants, accumulés hors de l’école. Le développement des médias et d’Internet accroît inéluctablement la proportion des apprentissages non formel et informels par rapport aux apprentissages scolaires. Simon possède un savoir considérable en aéronautique, qui étonne même le guide d’un musée de l’air. Jérôme est incollable sur l’élevage naturel des vaches Aubrac. Sébastien démonte et remonte un moteur de mobylette. Se retrouvant dans une école ouverte, bien intégrée au village ou au quartier dans le cadre d’un projet éducatif concerté pour un territoire, chacun pourrait apporter aux autres. L’école ne semble pas encore en capacité de tirer les conséquences de ce phénomène mais les mouvements d’éducation populaire pourraient s’en emparer.
La préface de Philippe Meirieu et la postface d’André Giordan donnent au livre une densité exceptionnelle. L’un donne une dimension historique et philosophique que trop de décideurs concernés par l’éducation ont tendance à oublier ou à négliger, laissant toute la place au technicisme et à l’opportunisme qui désincarnent et déshumanisent les actes éducatifs. L’autre nous plonge avec un pragmatisme sans faille dans une pédagogie ouverte fondée sur la confiance en l’apprenant. Les deux donnent du sens à l’éducation en général et aux réseaux qui permettent de se relier, d’apprendre, d’essayer. Ils donnent des directions sans directives et des idées.
Ce livre sera une bouffée d’oxygène pour ceux qui veulent changer, ouvrir, élever l’éducation sous toutes ses formes, pour ceux qui veulent construire une autre école intégrée à une vision globale de l’éducation ancrée sur des territoires, pour ceux qui veulent donner du sens aux concepts trop galvaudés d’éducation tout au long de la vie et de société de la connaissance et de la communication. Comme disait Kant, « on ne doit pas éduquer les enfants d’après l’état présent de l’espèce humaine, mais d’après son état futur possible et meilleur, c’est-à-dire conformément à l’idée de l’humanité et à sa destination totale ». C’est vrai aussi pour l’ensemble des hommes et des femmes d’une société démocratique moderne.
 

 

SOURCE : Pierre FRACKOWIAK (24-08-2009)