Colloque de DOUAI - 9 octobre 1999
SI.EN-Fen - Académie de LILLE

Actes du colloque

L'inspecteur du 21ème siècle

Intervention de Jean-Paul ROCQUET, IEN-Professeur, IUFM de REIMS

L'identité professionnelle de l'IEN,
un obstacle ou une ressource ?

      La question est de savoir comment l'Inspecteur de premier degré construit son identité professionnelle. Par institution ? Par le territoire de la circonscription, octroyé par un suzerain - recteur ? Par sa connaissance de l'information officielle, et son pouvoir de transmission ou son influence pour adapter le texte officiel aux équipes qu'il rencontre ? Par son savoir didactique et disciplinaire par imitation des collègues IPR ? Par ses relations locales : maires et conseiller généraux ?

        Ces traits suffisent-ils à conférer une identité ? Et d'abord qu'est-ce que l'identité professionnelle ?

L'identité professionnelle entre permanence et changement

        L'identité est un paradoxe dont la constitution pose dans un double mouvement le problème de la permanence et du changement, en même temps que celui du collectif et du singulier.

        Comment puis-je être moi-même, être singulier, différent des autres dans l'exercice de mon métier d'Inspecteur ? Et en même temps, comment puis-je être inspecteur, ayant une pratique semblable à celle de mes collègues, ce qui fait que nous pouvons nous reconnaître en tant qu'exerçant un même métier ? Il doit donc coexister, dans ma pratique, de l'identique et du singulier.

        Mais ce n'est pas tout. L'identité se construit dans le temps. Il convient que nous posions le problème de la permanence et du changement. Qu'est-ce qui fait que par-delà le temps, on peut dire qu'il y a quelque chose qui m'est transmis, sans que je puisse modifier ce choix ? Un peu à la manière dont je n'ai pas choisi mon nom de famille. Le nom, comme le métier, inscrit le sujet dans le fil des générations, comme dans la mémoire du corps. Les traits permanents du métier d'inspecteur déterminent, en partie, l'identité professionnelle. Dans cette perspective, les inspecteurs ont à dire, à l'heure des mutations, les traits qu'ils souhaitent conserver, qui les lient à leur histoire. Mais aussi ils ont à dire ce qui change et qui est souhaitable, pour eux, et pour le service public.

        Le problème posé par la crise d'identité des enseignants et donc des inspecteurs, est semblable à celui du fleuve d'Héraclite d'Ephèse. Pour parodier le philosophe, il faut nous demander, ce qui fait que nous baignons toujours dans le même fleuve, alors que ce n'est jamais la même eau.

Des traits identitaires à mettre en débat

        Pour ma part, j'apporterai des réponses qui me sont propres, aux questions que j'ai posées d'entrée de jeu, afin que nous puissions en débattre :

        Je partage le point de vue qu'exposent les sociologues : A.Touraine, F.Dubet, D.Hervieu-Léger et un certain nombre d'autres : l'école est de moins en moins une institution ; elle n'a plus de projet et le dernier qu'elle a formulé explicitement, le projet de démocratisation est, selon les points de vue qu'on adopte, au pire un échec, au mieux, il est en voie de réalisation. Si l'école n'est plus qu'une administration, une organisation, elle n'est plus en mesure de conférer une identité professionnelle aux inspecteurs. Elle offre à la construction de l'identité une référence intéressante, mais laisse libre le sujet professionnel, surtout lorsqu'il est confronté à son expérience.

La question du territoire

        Par conséquent, le territoire de la circonscription n'est pas suffisant à identifier l'inspecteur. Le problème du territoire devient second. Il n'est pas aboli, mais il n'est pas premier, il risque même de relever d'une querelle d'empire qui biaiserait le débat du national de l'éducation. Sur le plan syndical, il y a là certainement un levier de négociation : si nous sommes attachés au corps unique, la question du territoire peut être mise en balance.

La multiréférencialité

        L'information officielle, programmes, instructions, référentiels de compétences offrent un cadre utile à la réflexion évaluative. A condition que l'inspecteur ne soit pas confiné au rôle de courroie de transmission, et de vérificateur. L'illusion, c'est-à-dire une erreur traversée d'un désir, reste encore très forte dans l'administration que nous ayons pour mission de vérifier la mise en actes, en application des directives officielles. Ce qui, même si cela a pu paraître souhaitable, aux yeux de certains, s'avère impossible – que les zélateurs du contrôle s'y essaient : ou ils renonceront bien vite, ou ils seront rejetés non seulement par ceux qu'ils contrôlent, mais aussi par ceux-là même qui les envoient contrôler, ou ils seront vite déçus par leurs injonctions à se conformer qui seront sans effets. Les textes qu'élaborent, dans la plus pure tradition bureaucratique, les centres administratifs : nationaux, rectoraux, départementaux, ne sont que des cadres, parmi les autres (1), qui nous sont utiles à problématiser notre pratique d'inspection et notre réflexion sur l'identité.

L'information

        On entend par information, à la différence de la communication, à la différence de 'évaluation "un énoncé constatif auquel est lié une revendication de vérité" (2) En aucun cas, le pouvoir de l'information n'est celui de l'IEN. Au contraire de la formation des années au cours desquelles s'est développée une formation fondée sur l'expertise didactique, au contraire des années 90 au cours desquelles la formation a voulu développer une prétendue "culture de l'évaluation", sans pour autant questionner cette nation, à mon sens réductrice, d'une évaluation tenant lieu de culture (3), surtout lorsque cette "culture", qui se voudrait un savoir intégré, se révèle d'une grande pauvreté : procédurale, l'évaluation des inspecteurs ignore les processus, sans méthode, elle se révèle descriptive, au mieux expérimentale, présupposant l'observation des actes pédagogiques comme lieu de recueil d'informations. Ou bien la prétendue évaluation, en voulant se parer des allures du scientisme, s'entoure des apparences quantitatives et normatives (4). Ou bien, l'évaluation travestie devient injonctive et normative ; elle retrouve alors les accents de la pression de conformité, voire même elle devient l'expression du conformisme.

L'évaluation toujours en question

        Les prochaines années du début de XXIe siècle, devraient développer une conception de l'évaluation comme construction du sens des identités professionnelles des enseignants. Dans cette perspective, c'est le concept d'expertise qu'il conviendra de critiquer, ce sont les positions de l'évaluateur et de l'évalué qu'il conviendra de reconsidérer, pour que nous intégrions à notre métier les caractères de la médiation et ceux de la métacognition.

        "Ni évaluateur, ni évalué, il n'y a que l'évaluant" (5). Dans ces conditions, il ne s'agit pas pour nous, futurs IA-IPR d'imiter les actuels experts disciplinaires qui perpétuent une tradition inspectorale dans le second degré, sans prendre en compte les nécessités de l'évolution. Il ne s'agit pas non plus de nous transformer, au nom du changement et de la modernité, en analystes de données quantitatives, ce que savent faire à une autre échelle les sous-directeurs et les établissements, préoccupés de prospective, avec les limites que l'on connaît.

        Il s'agit plutôt d'affirmer le principe de multiréférentialité comme constitutif de notre identité professionnelle, l'évaluation comme le domaine de notre pratique et de notre réflexion. Car l'évaluation en question est susceptible de maintenir, au prix de la tension, sans doute, le lien entre permanence et changement, entre le collectif qui fonde le corps de métier et l'expérience singulière des sujets. L'évaluation n'est ni une solution, ni une culture, elle est un problème. Mais avant d'être un problème, elle est, pour les inspecteurs du système éducatif français, une ressource.

  1. Les autres cadres sont ceux de la recherche, des mouvements pédagogiques : cadres conceptuels, mais aussi cadres polémiques, médiatiques, qui offrent un champ à l'expression des opinions, des valeurs et des croyances, de l'imaginaire.
  2. Lucien Queure – "Qu'est-ce qu'une révolution de la communication " – Action et recherche sociale, 1983
  3. Prétendre que l'évaluation est une culture trahit une vision toute technocratique du métier d'inspecteur
  4. cf. le logiciel INPEC ou les pseudo-outils de pilotage dispensés au centre de formation.
  5. Guy Berger, conférence à l'ESPEMEN en 1992