Méthode globale : le monstre du Loch Ness  

Comme le monstre du Loch Ness, la méthode globale d’apprentissage de la lecture refait surface régulièrement. Certains disent qu’ils l’ont vu mais personne n’en est réellement sûr. Et si le monstre du Loch Ness est accusé d’avoir noyé quantité de marins, la méthode globale l’est d’empêcher bon nombre d’enfants d’accéder à la lecture.  

Le Ministre de l’Education Nationale qui ne semble pas trop savoir ce qui se passe sur le terrain, vient d’annoncer, à grands renforts de reprise médiatique, la suppression de la méthode globale qui sévit apparemment depuis 30 ans et qui est responsable du fait que 10% des jeunes ne savent pas lire à l’entrée en 6ème et sortent du système éducatif sans qualification.  

Les programmes de 2002 que Monsieur de ROBIEN est censé avoir lu puisqu’il a  préfacé lui aussi l’ouvrage « Qu’apprend-on à l’école primaire » n’en parlent pas. On sait qu’apprendre à lire c’est apprendre à identifier des mots et à en donner une signification et que cette identification peut se faire par la voir directe ou par la voie indirecte (déchiffrage). « Cet accès direct suppose que les élèves aient mémorisé la forme orthographique (et non l’image globale) de très nombreux mots », les mots-outils en particulier. Mais l’élève doit aussi « avoir compris et retenu le principe alphabétique de codage de l’écriture ». Les documents d’accompagnement des programmes, rédigés par des chercheurs, des inspecteurs généraux de l’Education Nationale et des membres de la DESCO intitulé « lire au CP » et distribués à tous les enseignants permettent de cerner les difficultés et donnent des pistes de travail.  

Les auteurs des manuels scolaires l’ont bien compris qui cherchent à mettre en avant dès le départ, à la fois de l’identification et de la décomposition de mots. Depuis bien longtemps, les enseignants, sans que personne ne leur demande, ont abandonné cette entrée pure et dure de la syllabique qui fait lire aux élèves en début d’année des mots et des phrases d’une naïveté consternante et qui ferait hurler bon nombre de parents. Tous les enseignants, dès l’école maternelle où ce travail est remarquablement bien fait, cherchent à apprendre à leurs élèves à mettre en avant les stratégies indispensables à la lecture. Les chercheurs ont montré depuis plusieurs années que pour lire il fallait mettre en œuvre des stratégies de reconnaissance, de recours au contexte et de décodage. Les programmes de 2002 et les documents d’application s’appuient pour la première fois sur ces études : ils analysent les difficultés possibles et donnent des pistes d’activités d’une grande pertinence.  

Si la réussite n’est pas totale (mais l’est-elle dans la fabrication de voitures ou d’ordinateurs, dans le domaine de la santé ou de la citoyenneté), ce n’est pas parce que le démarrage de la lecture dans les premiers mois du CP se fait de telle ou telle façon (ce qui, soit dit en  passant, ignore totalement les apprentissages construits en maternelle), c’est parce que ces études sont récentes et que la formation des enseignants ne leur permet pas encore d’analyser les difficultés et d’appliquer correctement l’ensemble des recommandations, c’est parce qu’au delà de l’apprentissage il y a tout un travail à faire pour aboutir à une bonne maîtrise de la lecture et que ce travail relève non seulement de l’école primaire mais aussi du collège.  

Rappelons à Monsieur le Ministre qu’à l’époque « bénie » à laquelle il paraît faire référence, ce n’est pas 10% des élèves qui sortaient sans qualification mais un sur deux. Rappelons également aux nostalgiques de cette école qu’une récente enquête INSEE a montré que le pourcentage d’illettrés était deux fois plus important pour les plus de 60 ans que pour les jeunes.  

Plutôt donc que de dénoncer un phénomène qui n’a existé que très marginalement et qui n’est plus pratiqué, peut-être pourrait-on réfléchir à la façon d’améliorer des pratiques qui donnent des résultats corrects mais insuffisants étant donné les exigences sociales actuelles. Peut-être pourrait-on une fois pour toutes chercher ailleurs les causes des difficultés. Peut-être M. de Robien pourrait-il décider de faire la guerre à autre chose qu’à la méthode globale, au monstre du Loch Ness par exemple…

M. Volckcrick  - le 10-12-2005