Méthode globale de lecture : communiqué de presse

En cette période propice aux vœux de toutes sortes, je me contenterai de souhaiter, au nom du SI.EN-UNSA Education, que chacun se mobilise pour que s’apaise au plus vite une querelle absurde dont nous étions nombreux à croire qu’elle était largement dépassée.  

Il faut dire qu’après les conflits ouverts qui opposèrent les uns aux autres dans les établissements scolaires pendant de nombreuses années, une période plus sereine avait fait taire les rancoeurs et les acrimonies. Après les excès et les positionnements plus fondés sur de l’idéologie que sur la rigueur, les chercheurs eux-mêmes avaient su donner confiance aux praticiens. Une conférence de consensus avait finalement parachevé ce processus en remettant au premier plan la seule question pertinente : comment rendre plus efficace l’enseignement de la lecture pour tous les élèves ?  

Comment ne pas en vouloir aujourd’hui à celui qui a réussi en quelques déclarations à ruiner des années d’efforts ? Ne nous méprenons pas : il est légitime et même réjouissant qu’un ministre de l’Education nationale se préoccupe de l’enseignement de la lecture, mais le sujet est à la fois trop sérieux et trop sensible pour en faire un enjeu politicien !  

Une simple phrase ministérielle a suffi à faire ressurgir les logiques partisanes dans ce qu’elles ont de plus stupide, de plus dogmatique et de plus caricatural. Chaque camp répète à l’envi des arguments depuis longtemps ressassés et qui n’ont d’autre effet que de perturber les enseignants et les usagers de l’école. Ce trouble se répercutera inévitablement sur les élèves, et bien sûr tout particulièrement sur les plus fragiles d’entre eux.  

Si le SI.EN entre aujourd’hui dans le débat ce n’est pas pour défendre l’une ou l’autre des thèses en présence, mais pour attester auprès du public de la qualité du travail accompli par les enseignants. Les inspecteurs ont précisément pour mission de s’assurer de cette qualité et d’aider les maîtres à l’améliorer. Ils sont clairement les mieux placés pour dire ce qui se passe réellement dans toutes les classes, puisqu’ils sont les seuls à les visiter régulièrement. Si certains aujourd’hui n’hésitent pas à donner des avis prétendument autorisés sur ce qui se passe dans les classes, alors même qu’ils n’en ont qu’une image très parcellaire, les inspecteurs tirent leurs connaissances de l’observation quotidienne et du suivi de nombreux maîtres.  

Il est grand temps de rompre avec l’image totalement décalée qu’avancent quelques néo-conservateurs frustrés : les inspecteurs ne sont nullement inféodés à une chapelle dont ils s’efforceraient d’assurer la promotion par la menace ou la séduction ! Leur mission de service public les conduit naturellement à intégrer les travaux des chercheurs comme les réflexions conduites au sein de l’institution pour aider les maîtres à améliorer leurs pratiques. Ni les plaintes d’enseignants qui semblent plus préoccupés de leur réussite médiatique que du succès de leurs élèves, ni les propos d’un ministre qui instruit à charge sans même souhaiter nous entendre, ne nous conduiront à remettre en cause notre volonté de défendre une Ecole toujours plus efficace pour les élèves.  

Au fil de nos visites, nous rencontrons des enseignants pratiquant des méthodes différentes avec des réussites variables. Il est clair cependant que leur efficacité n’est que faiblement corrélée aux supports utilisés ou aux démarches d’apprentissage mises en œuvre. Ajoutons, mais ce ne sera vraiment une surprise pour personne, sauf peut-être pour le ministre, qu’il y a bien longtemps que nous n’avons vu pratiquer la méthode globale ! En revanche, nous voyons très souvent des enseignants remarquablement motivés qui s’appliquent à faire réussir tous leurs élèves, et ce dans des conditions parfois critiques. Ces efforts accomplis depuis des années pour répondre aux difficultés des élèves méritent mieux que d’être balayés d’un revers de main par un ministre qui n’hésite pas à établir un lien de causalité directe entre la méthode d’apprentissage de la lecture au CP et les problèmes que rencontrent des élèves en 6ème. Entendue dans un Café du Commerce, cette assertion ferait sourire, émanant de la rue de Grenelle, elle fait frémir !  

Pour autant, le concept de « liberté pédagogique », avancé parfois hâtivement, doit nous amener à réfléchir : si cette liberté se réduit à un « débrouillez-vous tout seul ! », il est bien sûr à craindre qu’elle ne débouche sur des dérives incohérentes avec les besoins des élèves. C’est plutôt la confiance vis-à-vis des enseignants qui semble pertinente : confiance dans leur capacité à développer en équipe des approches prenant en compte les besoins spécifiques liés aux caractéristiques des élèves hic et nunc, à analyser avec lucidité les ressources disponibles et à en optimiser l’usage, à renforcer les échanges professionnels en s’appuyant, en particulier, sur les nouvelles technologies, à prendre en compte les évolutions de la société et les avancées de la recherche dans le champ de la construction des savoirs, à développer des contacts avec les parents d’élèves pour une plus grande cohérence de la co-éducation, à solliciter en toute confiance des aides pour parfaire leurs pratiques… bref, à se comporter comme de véritables professionnels plutôt qu’à se soumettre comme des girouettes à des injonctions ou à des oukases. Plutôt que de vilipender une méthode inappliquée et d’encenser une autre qui ne va pas sans poser un certain nombre de problèmes, il serait préférable de renforcer la formation continue et de favoriser le développement de projets locaux répondant à des exigences soigneusement évaluées.  

Une anecdote pourra cependant nous rassurer : il y a quelques années, dans un département où ne flotte que rarement le drapeau de la contestation, un inspecteur d’académie avait souhaité normaliser l’enrichissement lexical et avait donné des consignes très strictes en ce sens. Il assurait fièrement que chaque jour, dans chaque classe du département, il pouvait dire exactement ce qui avait été appris du point de vue lexical par tous les élèves… Ce fantasme de contrôle aurait pu conduire à un conflit violent, mais enseignants et inspecteurs ont trouvé plus sage de se concentrer sur une autre priorité : faire réussir les élèves. Ils ont donc continué de travailler à leur manière, non par sens de la fronde ou par fainéantise intellectuelle, mais par respect pour leur engagement à offrir à tous un service public d’éducation de qualité.  

La réussite scolaire ne s’impose pas par décret, elle ne se décide pas rue de Grenelle, elle se construit au jour le jour, patiemment et selon des voies diverses, par des enseignants aidant des élèves à prendre confiance en eux, travaillant en étroite relation avec les parents reconnus comme co-éducateurs. Ces enseignants méritent d’être aidés et respectés ; c’est ce que leur doit un ministre ! Puisse M. De Robien en prendre conscience au plus vite, en faisant cesser la pitoyable pantomime à laquelle se livrent des donneurs de leçons de tout poil…  

Pour leur part, les inspecteurs continueront de servir fidèlement le système éducatif : entre les décisions du ministre et leur mise en œuvre par les équipes pédagogiques, ils joueront pleinement le rôle d’interface qui est le leur au sein du Service public… mais d’interface intelligente, c’est-à-dire capable d’interpréter les consignes avec discernement pour préserver l’intérêt des élèves et l’efficacité de l’école !  

Patrick ROUMAGNAC
Secrétaire général du SI.EN-UNSA Education