Contribution aux débats sur l'identité professionnelle organisés par le SI.EN

Jean-Pol Rocquet, IEN retraité,

                                                Pour une égalité des autonomies[1]

                        La confusion et le malentendu caractérisent le fonctionnement de l'Éducation nationale. Le ministre, les chercheurs, la hiérarchie, les enseignants, les parents errent de conserve dans un maquis de textes, de recommandations, de réflexions, d'injonctions, de missions et de stéréotypes, le tout orchestré par les médias avides de sensation. Tout y passe, la scolarisation des élèves en situation de handicap, la lecture, la grammaire, les quatre opérations, la carte scolaire, les ZEP, les langues vivantes étrangères et régionales, la sécurité routière, le patrimoine, etc. Sans valeurs, cette organisation du premier degré est privée de sens. Ceux qui essaient de retrouver le sens d'une école mythique, ce sont ceux qui veulent restaurer l'ancienne logique de domination, domination hiérarchique et domination du second sur le premier degré. Ils en appellent à la transmission des connaissances anciennes, en refusant les avancées scientifiques et didactiques ; ils prêchent le retour aux bonnes vieilles méthodes, contre l'innovation. L'affaire peut-elle se limiter à une querelle entre néo-conservateurs républicains et pédagogues ? Est-elle révélatrice d'une institution en déclin, touchée par l'entropie[2] ? Dans ce désordre, y-a-t-il encore une place pour les inspecteurs ? Telles sont les questions que nous voudrions soumettre à la réflexion. Evidemment dans une perspective évaluatrice, car elle révèle les tensions entre les valeurs et, selon les circonstances, leur inversion. Une même personne peut jouer sur les valeurs, tout dépend de son rôle, du moment et de sa stratégie : on peut être pour la mixité sociale en tant qu'enseignant, et pour la liberté de choix en tant que parent. L'opposition des valeurs est significative. C'est la même chose pour l'égalité, ou plutôt l'inégalité : on considère que l'inégalité scolaire est une « inégalité juste », et donc acceptable, tout en reconnaissant une valeur d'égalité des chances.

            Si l'on examine la valeur-autonomie, on est frappé par sa communication paradoxale, mise à l'épreuve de la réalité. On n'en a jamais autant parlé et chaque instance hiérarchique s'efforce à la réduire. Les valeurs mêmes de l'école sont mises en contradiction par les faits : chacun vise l'égalité des chances, la méritocratie, la mixité sociale, la laïcité ; mais les faits montrent une inégalité croissante, la puissance de l'héritage contre le mérite et le travail, la ségrégation revendiquée au nom de la liberté de choix, la difficulté d'enseigner l'évolution, l'histoire des hébreux, ou l'EPS. Faute d'être travaillées, ces valeurs opèrent dans tous les sens, selon l'instant et à tout propos. Au bout du compte, chaque mesure, chaque disposition, si elle réalise une valeur, s'oppose à une autre. Dans ces conditions, chacun se sent disqualifié, évité ou mystifié. L'affaire de la syllabique est exemplaire : le ministre propose la méthode analytique contre les méthodes globales et mixtes. Cette injonction concernant les méthodes est disqualifiante, car ce n'est pas qu'une opinion, c'est une injonction : elle disqualifie les enseignants, les formateurs et les inspecteurs. Pire, elle est mystificatrice, non pas tant parce qu'elle participe d'une illusion du retour de l'âge d'or, telle que la représente les médias, mais parce qu'elle prétend supprimer les phénomènes d'illettrisme. « Il vaut mieux éteindre l'ubris que l'incendie ».[3] Mais l'ubris, la démesure, n'est pas le moindre défaut des politiques qui promettent de changer le monde en le conservant ou en restaurant l'ordre archaïque. Enfin, cette injonction crée les conditions d'un vain débat sur les méthodes qu'on croyait dépassé. En effet, la plupart des inspecteurs n'ont jamais condamné, à la différence de certains chercheurs et de certains militants, une méthode contre l'autre. Ils se sont référés aux programmes[4], parce qu'ils veulent oeuvrer dans la légalité plutôt que par loyauté. Ils ont toujours considéré l'autonomie des enseignants comme une valeur fondamentale parce qu'elle développe la réflexivité. C'est justement à cette réflexion sur l'expérience par l'entrée en évaluation que les inspecteurs invitent. Car le métier d'inspecteur est avant tout un métier de l'évaluation, reconnu et garanti par le statut de 1990. Il ne s'agit pas de cette évaluation qui, sous couvert de scientificité, compile des chiffres[5], et les transforme en indicateurs[6] ; il ne s'agit pas de cette évaluation soi-disant au service d'un pilotage dont on a fini par reconnaître la vanité et la vacuité. Il s'agit d'une évaluation dynamique qui suscite la mise en travail des valeurs, de la valeur et de la valorisation.[7] « Une fondation de valeurs » comme le définissait Roland Barthes, en parlant de l'évaluation.

            Les valeurs dans l'institution-école apparaissent transcendantes, pérennes et indiscutables : on ne met pas au travail la méritocratie, la laïcite, la mixité sociale ou l'égalité des chances. Ces valeurs sont « sacrées ». Mais « se contenter de la diffusion des valeurs est sans effet, car elles sont vite mises en doute et perçues comme du « philo-pipo », selon l'expression courante en entreprise »[8] et en institution. L'évaluation en inspection, c'est justement rendre explicites ces valeurs et les mettre en travail afin qu'elles donnent sens à l'activité enseignante. Dans cette perspective, l'évaluation vise l'autonomie. Elle est éthique : « On entre en éthique, quand, à l'affirmation pour soi de la liberté, s'ajoute la volonté que la liberté de l'autre soit ».[9]

             Egalités

            Quand on évalue, quand on examine la valeur-égalité, on constate qu'elle ne peut être réalisée : il n'y a pas égalité des élèves face aux apprentissages, il n'y a pas égalité entre l'élève et son professeur, comme il n'y a pas égalité des personnels dans une organisation  hiérarchique. Le lien entre l'élève et les savoirs, le lien entre le professeur, l'inspecteur, le recteur et le ministre, c'est un lien de subordination. On peut donc rêver d'égalité, sans la réaliser. Pour ne pas échapper à soi-même et au sens d'une instution qui se veut républicaine, il convient de mettre en travail le sens de cette valeur, sauf à la dénier entièrement ou à la bannir d'un système de valeurs. On revendiquera alors l'inégalité entre les humains et on sait où cette revendication conduit. Dans le système éducatif, l'égalité est précisée, il s'agit de l'égalité des chances. L'offre éducative est adressée à tous, le traitement est donc égalitaire, mais il appartient à chacun de saisir la « chance » qui est ainsi offerte à tous.  L'égalité des chances présuppose que chacun soit en situation d'égalité face aux savoirs et que chacun saisisse la (seule) chance qui lui soit offerte. Mise au travail de l'évaluation, l'égalité des chances ne résiste pas à l'examen des faits. Non seulement l'égalité n'est pas réalisée, mais elle n'est même plus visée. Les « chances » ne sont pas également distribuées. Et, quand un système équitable est mis en place, quand il s'agit d'offrir « plus de chances à ceux qui en ont le moins », l'équité, aussi généreuse soit-elle, ne fait que renforcer l'inégalité. D'autre part, il y a quelque injustice à considérer qu'une seule chance, ou même qu'une « seconde chance », soit accordée. Au nom de quoi peut-on refuser qu'une troisième ou une quatrième ne soit offerte ? Ce qui est souhaitable, c'est de remplacer l'égalité des chances par l'égalité des autonomies. Cette égalité vise le développement de l'élève autant que celui des personnels.  Car il y a quelque méprise à croire que tous les enseignants, comme tous les inspecteurs, sont égaux. C'est tout juste si on leur reconnaît une « égale dignité ». Ca ne coûte pas cher, si on en reste au stade de la civilité ordinaire. Une évaluation, même sommaire, établit le constat de l'inégalité entre professeurs d'école et professeurs du second degré, comme l'inégalité entre les inspecteurs. Il reste encore bien des combats à poursuivre. Mais pour l'heure, fort de ce constat, ne vaut-il pas mieux préférer à l'égalité des chances et des dignités, l'égalité des autonomies ? Et dans cette perspective, quels sont les places et les rôles de l'inspecteur ?  

            Autonomie

            L'égalité des autonomies ne pose pas l'égalité des moyens, des ressources ou de mérite[10], elle vise à ce que chacun acquière suffisamment de savoir et de pouvoir pour tout ce qui le concerne. L'égalité des autonomies consiste à offrir à chacun la capacité de décider lui-même, dans son métier, qu'il sagisse du métier d'élève, de professeur ou d'inspecteur. Mais la décision et la délibération ne peuvent être prises dans l'enfermement solitaire. C'est pourquoi il faut aux élèves des enseignants, et des inspecteurs aux enseignants. L'évaluation implique un accompagnement nécessaire à l'exercice de la réflexivité. Abandonné à lui-même, le sujet professionnel est pris aux pièges du ressassement, du point de vue unique centré sur soi, et, à terme, de la dépréciation ou de l'auto-satisfaction. Les équipes sont sans doute importantes parce qu'elles réintroduisent le collectif dans le réflexif, mais elles sont insuffisantes.

            L'égalité des autonomies, c'est ce qui permet à chacun de vivre différentes expériences de subjectivation dans les cadres qui lui sont proposés : « Ce n'est pas le statut de l'individu qui définit, à l'avance et par sa naissance, la différence qui va l'opposer aux autres. C'est le rapport à soi, c'est la modalité et le type de rapport à soi, c'est la manière dont il se sera effectivement élaboré lui-même, comme objet de son soin ».[11] Encore faut-il que ce rapport soit rendu possible par une culture de l'autonomie. Or, la hiérarchie, telle qu'elle est conçue, constitue un obstacle au développement de l'autonomie : « le fait d'être soumis aux ordres d'une hiérarchie est profondément incompatible avec la possibilité d'influencer de façon suffisante les décisions qui vous concernent ».[12] La question qu'il est légitime de se poser, c'est de savoir si la hiérarchie a encore une quelconque valeur ? Mais aupravant, élucidons ce que recouvre la valeur d'autonomie.

            L'autonomie n'est pas le pouvoir de faire ses propres lois, encore moins d'admettre son désir comme la loi,[13] mais bien de pouvoir auto-limiter sa liberté, comme l'entend Castoriadis.[14] Les programmes, les statuts, bref les textes, sont les limites dans lesquelles s'exerce l'autonomie. La valeur qui fonde l'autonomie est celle de la légalité des textes et de leur légitimité. Ce n'est jamais celle de la loyauté à un hiérarque. Sauf à entrer dans des processus de disqualification, un inspecteur choisira toujours les programmes, contre le désir d'une personne, fût-elle ministre, recteur ou enseignant. C'est la raison pour laquelle on peut souhaiter qu'il y ait moins de textes, mais qu'ils soient applicables et appliqués. Dans le cadre des textes, l'autonomie n'est pas seulement souhaitable, elle est nécessaire. C'est par effet d'autonomie que s'effectue le travail réel, ce travail enseignant qui est un ajustement permanent d'aptitudes, de compétences incorporées et de compétences acquises. Il ne suffit pas d'être celui qui maîtrise les contenus disciplinaires et didactiques, il ne suffit pas de savoir préparer la classe. Bref, la conformité ne suffit pas. Il faut ajouter la singularité qui fait qu'un enseignant possède mille ficelles et trucs pour transmettre les savoirs et savoir-faire, pour être le maître dans la classe. Ce sont des gestes quotidiens variés, c'est un mode de communication congruent, c'est une posture physique, un timbre de voix, une façon de changer d'activité, sans lesquels la classe ne peut tirer profit de l'enseignement dispensé. Le problème pour l'évaluation, c'est que le réel du travail enseignant se met difficilement en mots, comme toute expérience. C'est un problème, mais c'est tout l'intérêt de l'évaluation, qui est une méta-pratique, une pratique au service des pratiques, un travail de reconnaissance de la conformité – c'est la part du contrôle – et de la singularité – c'est la part de l'évaluation.

            L'autonomie, en tant qu'elle est auto-limitation de la liberté, est la valeur qui préside à l'évaluation. Conformité à la Loi[15], singularité de l'application, l'évaluation est à la fois inter-dit et entre-tien. Egalité dans la conformité, autonomie dans la singularité.

             Egalité des autonomies et hiérarchie

            Pour ce qui concerne le travail des enseignants, on comprend que cette égalité des autonomies est requise puisqu'il y a une telle variété d'élèves et de conditions sociales. C'est cette valeur qui donne cohérence, c'est-à-dire sens, à un projet éducatif égalitaire. Un inspecteur ne saurait exiger de la part d'un enseignant autre chose que l'autonomie que ce dernier cherche à développer chez ses élèves. Les programmes d'enseignement suffisent à donner le cadre d'un travail qui vise l'égalité des autonomies. La rencontre en évaluation, quand elle est fondée sur la confiance, autorise les acteurs de l'évaluation à poser des problèmes qui relèvent de leur autonomie. De la part de l'inspecteur, il y faut de la compétence à engager ce travail de la parole. C'est ce qui fonde son métier. Mais c'est l'autonomie de l'enseignant qui fait qu'il est l'auteur, qui l'autorise, à poser un problème qui le concerne.

            Avec l'égalité des autonomies, c'est à un renversement du fonctionnement hiérarchique auquel on assiste. Il ne s'agit pas de supprimer l'autorité hiérarchique, mais son pouvoir abusif, uniquement justifié par le statut et par une tradition de type féodal qui fait croire qu'il y a un ordre du monde qui correspond à une ordre social. L'autorité est nécessaire, si on la considère comme « le pouvoir légitime, celui qu’on ne conteste pas, c’est la capacité d’imposer une décision à autrui et de faire en sorte qu’il la trouve acceptable ».[16] La hiérarchie fonctionnelle est utile dans la mesure où chacun peut repérer la responsabilité qui s'attache à la position. Un inspecteur est l'autorité, par statut. Il est légal et légitime qu'il se rende dans les écoles pour rencontrer des enseignants pour y engager un processus d'évaluation. Un recteur, un inspecteur d'académie, directeur des services départementaux sont fondés à garantir que les règles administratives s'exercent, non pas selon leur bon vouloir, mais en référence au texte qui fait obligation à tous et à eux-mêmes. Tant que l'inspecteur de circonscription se limite à son métier d'évaluateur, tant que le DSDEN assure la responsabilité des actes de direction, alors une certaine sécurité est assurée dans l'institution. C'est quand l'un se mêle de l'activité de l'autre que l'égalité des autonomies est prise en défaut et que tous se sentent en insécurité. Ce n'est pas que l'un ne puisse pas s'intéresser à l'activité de l'autre, mais c'est que cet intérêt s'exerce toujours dans le même sens, dans une relation de subordination. Et le plus souvent, il s'agit bien d'affirmer cette relation par posture plus que par compétence. Il ne suffit pas d'être l'autorité, il vaut aussi d'avoir et de faire autorité.

             Renversement de la pyramide

            La hiérarchie est utile, si elle est légitime et fonctionnelle. Pour réaliser la valeur d'égalité des autonomies, il faut que la hiérarchie abandonne la relation de domination. S'il doit y avoir subordination, c'est à la hiérarchie d'être subordonnée. Le propos est provocateur. C'est pour mieux mettre en évidence les difficultés qu'a fait courir la hiérarchie à l'inspection, et, parfois, l'inspection à l'enseignement. Les DSDEN, les recteurs, saisis par les lunes du pilotage, dont on connaît aujourd'hui les moindres effets, ont contraint les inspecteurs à se retirer des écoles, des classes. Ils les ont contraints à quitter les pratiques du métier d'inspecteur. Il les ont contraints à ne plus réfléchir à l'inspection, à l'évaluation, à l'animation, ces pratiques semblant aller d'elles-mêmes. Bien entendu, ils ont toujours exigé que des inspections aient lieu. Mais ils ont exigé du chiffre plus que de la qualité. Ils confondent toujours inspection et contrôle. Quant à nous, nous voulons que soit réaffirmée notre identité professionnelle qui est d'inspecter. Ce qui ne nous empêche pas de réfléchir sur les nouvelles conditions du contrôle et de l'évaluation qui fondent le métier. Les inspecteurs sont au service des enseignants, comme ceux-ci sont au service des élèves. Ce service est public, mais pour autant, il n'implique rien d'autre que l'exercice de l'égalité des autonomies. Nous invitons à conforter la hiérarchie parce qu'elle est utile, mais nous invitons à changer les relations qui l'organisent.

            Pour la première fois dans l'histoire de l'institution, la communication hiérarchique serait initiée à la base de la pyramide. Dans la visée du développement de l'autonomie, les inspecteurs, les directeurs et les recteurs se rendraient dans les écoles et les établissements, ils écouteraient les professeurs, avant même de s'impliquer, ils les accompagneraient, ils animeraient les équipes, ils aideraient à prendre les décisions qui concernent les classes, les écoles et les établissements. Leur pouvoir décisionnaire serait limité par une proportionnalité établie selon le principe d'implication : plus on est impliqué, plus on a un pouvoir décisionnaire. Par exemple, on peut estimer que c'est le professeur qui a prépondérance sur le chef d'établissement et sur l'IA-DSDEN pour ce qui concerne l'organisation des apprentissages dans sa classe. C'est le chef d'établissement qui a prépondérance pour ce qui concerne le projet d'équipe et c'est l'IA-DSDEN pour la carte scolaire. Voilà un renversement des positions, sans doute difficile à mettre en oeuvre, tant il est contraire au fonctionnement ordinaire des structures hiérarchiques en place, car il s'agit tout simplement de renverser la pyramide.

             Réforme de l'organisation hiérarchique

            Pour réaliser l'égalité des autonomies, et le renversement hiérarchique, une première étape : peu de textes, mais applicables. Une seconde étape : engager l'accompagnement, celui des élèves comme celui des personnels, à tous les niveaux. Il convient que tous les personnels en position hiérarchique soit formés, ce qui n'est pas le cas aujourd'hui : les inspecteurs généraux, les recteurs et directeurs départementaux tiennent leurs compétences d'un diplôme qu'ils ont obtenu il y a bien longtemps qui est sans rapport avec la complexité de leurs tâches. Il faut également éviter les phénomènes de cooptation afin d'écarter tous ces hiérarques qui assureront leur autorité par posture et par relation plutôt que par compétence. Il faut que ces hiérarques connaissent le droit, qu'ils sachent animer de grands groupes, qu'ils sachent négocier, qu'ils sachent écouter et jusqu'à quel point s'impliquer. Comme l'enseignant qui doit avoir le soin des élèves, il appartient aux inspecteurs, aux recteurs, aux directeurs de prendre soin du public et du personnel. L'accompagnement par la hiérarchie est une des valeurs centrales d'un nouveau service public qui vise l'égalité des autonomies.  

            Réponses

            Nous posions quelques questions au début de cette contribution. Nous voulons apporter quelques réponses qui ne sont pas des solutions, mais qui ne font qu'étoffer le problème qui se pose aux inspecteurs. Elles ont pour but de nourrir un débat, car c'est le propre de l'évaluation que de susciter la réflexivité alimentée par la pratique et par la réflexion collégiale. Que le syndicat suscite le débat entre pairs, c'est tout à son honneur. Qu'il en soit remercié.  

            Néoconservateurs et pédagogues

            Nous nous demandions si nous pouvions réduire le débat à la querelle qui a saisi les néo-conservateurs et les pédagogues. Evidemment non, cette polémique est simpliste, mais elle n'en est pas moins révélatrice. Les néoconservateurs se disent républicains, ce qu'on ne leur conteste pas, les pédagogues sont également républicains, mais les premiers se réclament d'une république autoritaire, d'un républicanisme tel qu'il s'est développé dans ses formes les plus conservatrices et réactionnaires, celles du colonialisme, de la surveillance des classes dangereuses et du développement du pouvoir des institutions contre les individus. Je voudrais à cette occasion rendre hommage à notre ami et collègue, Pierre Frakowiack. Il a su et tenu à exprimer un point de vue sur l'apprentissage de la lecture, et avec quel talent ! Pour s'exprimer ainsi, en ces lieux qui débordent le cadre professionnel, il faut des convictions. Mais surtout, il a illustré une valeur qui fait honneur à la profession. En effet, nous avons pu être surpris par ce qu'a révélé l'attitude du ministre à son égard. Elle est très éloignée de l'égalité des autonomies : le ministre souhaite – c'est ainsi qu'il le dit – que les inspecteurs soient loyaux, c'est-à-dire dévoués à sa personne. C'est la raison pour laquelle il a menacé notre collègue de sanction, cherchant en vain un autre motif qu'il n'a pas trouvé dans son dossier. Pierre nous a appris que le contraire de l'obéissance, ce n'est pas la désobéissance, c'est la résistance. Voilà une valeur forte. Il rejoint la cohorte des inspecteurs qui ont résisté au nom d'une éthique, toujours avec discrétion, mais avec courage et constance aux pouvoirs en place, lorsqu'ils transformaient l'autorité en autoritarisme.

            Dans la culture du conflit, Pierre nous a appris à mettre en pratique l'égalité des autonomies. Car, c'est par autonomie qu'il a pu exprimer les valeurs de la pédagogie auxquelles il est attaché. « Les uns sont pour l'ordre et la soumission à l'autorité, les autres veulent privilégier le déploiement de la liberté ».[17] Nous dirions le déploiement de l'autonomie, et Pierre a choisi son camp. Il appartient à chaque inspecteur de cultiver et l'autonomie et la résistance dans la dynamique des conflits et des stratégies d'acteurs. Il s'agit bien de l'autonomie quand un inspecteur inspecte, quand il anime, quand il est en charge d'une circonscription, parce qu'il ne saurait échapper à ce que le texte statutaire lui demande de faire. Dans ce cadre, il limite sa liberté, il est autonome. En revanche, il s'agit bien également d'autonomie quand il choisit d'autres tâches, parce qu'elles sont l'expression de sa singularité ; il n'y a nul obstacle à organiser les langues vivantes, à se préoccuper de l'informatique pédagogique, à compiler les résultats des évaluations, à assurer une présidence d'association péri-éducative, à représenter l'IA à une réunion, à conseiller la municipalité en matière de voyages scolaires. Il n'y a aucun obstacle, comme il n'y a aucune obligation. A tous les hiérarques qui voudraient imposer une quelconque mission autre que les missions statutaires, sans les négocier, il convient de résister. Résister, a bien quelque chose à voir avec l'égalité des autonomies ; il ne s'agit ni de désobéir, ni de se montrer déloyal, par provocation. Il s'agit d'évaluer la latitude qu'offre le cadre des textes officiels puisqu'on préférera toujours la légalité à la loyauté. Enfin la manière de résister est affaire de créativité, de « métis » comme aurait dit Pierre Vernant.[18] Plutôt que le refus, la résistance nous incline à utiliser la force de l'adversaire, voire à entrer dans son jeu. Une des formes que peut prendre la résistance à l'accumulation des tâches qui réduisent le métier d'inspecteur, c'est la forme condensée des trois « oui » qu'on peut opposer à tout recteur, DSDEN : « oui, j'écoute, oui, je comprends, oui, je ne peux pas ».[19] Car au reste, si on est fondé à reprocher une insuffisance à inspecter, la hiérarchie ne manquera pas d'adresser aux inspecteurs, parfois avec condescendance, plus sûrement avec rudesse, le témoignage de leur incompétence dans la réalisation de missions qui n'ont rien à voir avec l'inspection.

             L'institution

            La deuxième question que nous posions, à la suite de François Dubet[20], c'est celle du déclin de l'institution. Il est vrai que  nous avons l'impression d'assister à un long déclin de l'institution, tant les valeurs dont elle se réclame se réalisent de moins en moins, tant la hiérarchie politique et administrative semble prolonger le plus longtemps possible ses privilèges et ses prérogatives, tant elle se montre arrogante, parce qu'elle n'a plus que cette attitude pour faire semblant d'avoir de l'autorité. Comme aucun projet éducatif ne l'anime, la hiérarchie n'a plus que les ressources de l'administration. Nous ne contestons pas la valeur de l'administration, lorsqu'elle est limitée à la gestion et au fonctionnement, lorsqu'elle est subordonnée à la réalisation d'un projet politique. Mais l'administration ne saurait tenir valeur de projet, puisque, par nature, elle est chargée de conserver. Elle ne saurait se subsituer à un projet pour l'école, puisque sa valeur de conservation[21] lui interdit toute projection vers l'avenir. L'administration a occupé les places laissée vacantes, et elle a su changer des orientations en opérations de gestion : elle a changé le projet d'école en programmation d'activités, l'évaluation en contrôle, et toute disposition, toute mesure est passée par le filtre des quantités : proportion d'élèves étudiant une langue vivante, seuil d'ouverture et de fermeture, comparaison des faits de violence d'un département à l'autre, elle a fini par conjuguer moyenne et médiocrité. Si on reste dans cette vacuité, adossé à des valeurs qui sont soutenues sans conviction, alors, oui, l'institution est en déclin. Il suffit d'attendre que le déclin se précipite, qu'il atteigne les limites du supportable pour que la loi du marché éducatif privatise le service public ou qu'une grande émotion survienne, une révolution qui suscitera bien des aventures.

            Mais il y a une autre perspective, c'est de refonder l'organisation sur la valeur d'égalité des autonomies. L'évaluation devient alors dynamique et instituante. C'est une perspective démocratique dans une forme d'état républicain. Il s'agit d'affirmer le primat du sujet sur les institutions, dans un mouvement qui les construit et les renforce mutuellement. Si l'évaluation est instituante, elle développe autant le sujet qu'elle renforce sa valeur et son dynamisme; alors que si l'institution impose ses normes et sa hiérarchie, elle est figée et contestée.  

            Quelle place pour les inspecteurs ?

            Quel intérêt y a-t-il pour les inspecteurs à se tenir actuellement dans une position subalterne, dans la  chaîne hiérarchique qui pratique la communication descendante ? Quel intérêt y a-t-il à jouer au sous-directeur des services départementaux ? Quel intérêt y a-t-il à se commettre auprès de cette aristocratie républicaniste, souvent incompétente, mais tout à fait séduite par le mythe du retour à l'âge d'or ? Faut-il que cette passion de l'obéissance nous pousse à consentir à ces pseudo-missions, à ce pilotage qui tient plus du naufrage que du maintien du cap.

            Notre place est aux côtés des enseignants, pour nous livrer entièrement aux pratiques de notre métier d'inspecteur : l'inspection individuelle et l'animation des équipes. Sans doute ne sommes-nous pas les seuls à rencontrer les enseignants dans les classes, sans doute ne sommes-nous pas les seuls à accompagner des groupes, mais la démarche que nous utilisons nous appartient. C'est la démarche de l'évaluation. Nous l'avons explorée, parce qu'elle fonde notre activité et qu'en nous l'appropriant dans ses nombreuses dimensions, nous sommes assurés que nous nous inscrivons dans la grande tradition de l'inspection primaire, en changeant ce qui doit être changé. Et ce qui doit être changé est fondé sur la valeur d'égalité des autonomies.



[1]    L'expression est inspirée de Fleurbaey M.- Capitalisme ou démocratie.- Grasset, 2006

[2]    L'entropie désigne une fonction qui définit l'état de désordre d'un système physique qui croît lorsque ce système tend vers un état de désordre accru.

[3]    Héraclite.- Fragments.- Arfuyen, 2003

[4]    Les programmes de 2002 donnent une dimension plus importante à la lecture. Et, pour ce qui concerne la maîtrise du code, ils demandent qu'on identifie par voie directe et indirecte.

[5]    L'anecdote rapportée dans une récente livraison du Café pédagogique est savoureuse et pertinente : un ministre de l'Education nationale commande une enquête pour « évaluer l'illettrisme en France ». Il voudrait savoir combien il y a d'illettrés. Les évaluateurs lui demandent auparavant : « Combien en voulez-vous, M. le ministre ? »

[6]    L'aventure qu'a connue SIGNA, le recueil des indicateurs de la violence à l'école devrait pourtant mettre en garde contre un pilotage qui atteint des objectifs qui ne sauraient être visés.  Au bout du compte, chacun, hormis le ministère, s'accorde à penser qu'il vaut mieux ne pas renseigner ce genre d'indication.

[7]    Rendre explicites les valeurs et les mettre au tarvail de la parole, accorder de la valeur en hiérachisant et en en se demandant si « ça vaut le coup » et valoriser les enseignants en reconnaissant à la fois leur conformité (rôle du contrôle) et leur singularité (rôle de l'évaluation).

[8]                 Le Gall J.M.- La confiance, un  atout rare.- in Le Monde du 30 janvier 2007

[9]                Ricoeur P.- Avant la morale, l'éthique.- Encyclopedia Universalis.

[10]  Avancer le mérite comme valeur éducative est sans doute nécessaire, tout professeur ayant besoin de croire qu'en travaillant on est récompensé.  Cette croyance est une illusion, c'est-à-dire une erreur traversée par un désir. Rien n'empêche en évaluation de reconnaître une valeur à cette illusion.

[11]  Foucault M.- L'herméneutique du sujet.- Gallimard Seuil, 2001

[12]  Fleurbaey M.- op.cit.

[13]  Ce n'est pas que les désirs soient forcément mauvais,  c'est qu'ils ne peuvent avoir force de loi.

[14]  Castoriadis C.- L'institution imaginaire de la société.- Gallimard, 1978

[15]  La Loi , avec L majuscule, recouvre les lois de la société et les règles de l'institution, mais elle recouvre aussi les lois physiques, les lois scientifiques, les lois de la langue. De ce point de vue, nous sommes tous les sujets de la Loi.

[16]  Dubet F. et Duru-Bellat M.- L'hypocrisie scolaire.- Seuil, 2000

[17]  Levine J. et Moll J.- Je est un autre.- ESF, 2004

[18]  Métis est une déesse qui était convoitée par Zeus ; elle se métamorphosait pour lui échapper. La métis, c'est, pour les grecs la figure de l'intelligence rusée, qui sait prendre de multiples formes, comme celle du poulpe : « Le poulpe apparaît aux anciens comme le modèle de l'animal à métis. Aristote voit en lui le plus rusé des poissons, panourgatos ; Plutarque le donne en exemple de vigilance et d'astuce [...] la métis du poulpe tient d'abord à son pouvoir de polymorphie. Aussi souple et fluide que l'eau où il se déplace, le poulpe épouse les formes des rochers auxquels tour à tour il s'attache. Davantage pour mieux se confondre avec eux et rendre sa présence invisible, il en imite la couleur ». Détienne M. et Vernant J.P.- Les ruses de l'intelligence, la métis des grecs.- Flammarion, Champs, 1974 (rééd. 1992). Pour quiconque a subi les pressions d'une hiérarchie bureaucratique, le poulpe, panurge, et la métis sont les symboles d'une résistance efficace.

[19]  cf. Albert E. et Nguyen-Nhon D.- N'obéissez plus !- Editions d'organisation, 2001

[20]  Dubet F.- Le déclin de l'institution.- Seuil, 2002

[21]  En l'occurrence, la conservation est une valeur administrative.